FRANCISCANS
 INTERNATIONAL

 

 

 

PAUVRES ET VIEILLISSEMENT

 

 

« PERSPECTIVES FRANCISCAINES SUR LA PAUVRETE ET LE DROIT AU DEVELOPPEMENT »

 

Mon intervention dans la matinée du colloque

du 26 octobre 2007

présidé par Alessandra AULA coordinatrice des plaidoyers de l’ONG « Franciscans international » au Palais des Nations à Genève 

 

Je suis religieuse franciscaine, je vis dans une cité où se côtoient 36 nationalités différentes, et où la pauvreté prend le visage des familles en difficulté, des jeunes sans travail, des personnes déracinées, et des générations qui se côtoient sans toujours se comprendre…Pour aborder le sujet qui nous préoccupe aujourd’hui : « Pauvres et vieillissement », je veux évoquer l’approche de ce monde des personnes âgées fragilisées par l’âge, le handicap, la santé, les ressources.

Cette reconnaissance de « la personne » dans ce qu’elle a de fondamentale, est la motivation profonde de mon engagement,  auprès des plus démunis, des exclus, des laissés pour compte, des sans voix. L’attitude de François d’Assise devant le lépreux récalcitrant, réajustant sa présence pour répondre aux besoins de ce lépreux est pour moi l’essentiel. Savoir entendre « le besoin » de celui que je rencontre, son besoin et non celui que je pressens pour lui… et y répondre moi-même ou le mettre en liens.. en lui reconnaissant à la fin, la liberté d’accepter ou de refuser ce que je lui propose pour respecter sa dignité d’être humain.

 

 C’est à partir de ce lieu très concret et mon quotidien, que je veux aborder ce sujet de « pauvres et vieillissement ».

 

 Le vieillissement aujourd’hui, dans notre société, à l’échelle internationale, est une question essentielle.  Les effets de la pauvreté sur les personnes âgées sont profonds et à long terme. La capacité des gens à répondre à leurs propres besoins de base est de plus en plus compromise par l’âge. Un grand nombre manque des éléments essentiels (nourriture, eau, logement et soins de santé) et subissent une exclusion à de nombreux niveaux.

 

L’exclusion de fond, la première pauvreté de ces personnes vieillissantes c’est justement de ne plus être reconnues comme des personnes à part entière. Je ne connais pas « les pauvres » en général, je connais « des personnes pauvres », qui vieillissent dans des conditions pas toujours favorables.

 

Les personnes âgées les « plus pauvres », les plus « exclues » me semble-t-il, ne  sont pas rejointes ou très peu. Elles demandent rarement de l’aide, ne se sentant pas dignes, ayant honte de ce qu’elles sont ou tout simplement ne connaissant pas leurs droits, ni les démarches possibles, n’ayant aucun lien, aucun contact avec des administrations qui les ignorent. Ces aînés sont l’une des catégories des « pauvres » d’aujourd’hui dans la mesure où, à cause de l’âge et de leur santé fragilisée on les sépare radicalement des autres tranches d’âge, faisant un amalgame systématique entre mauvaise santé et grand âge. Cette exclusion est radicale, et le manque de ressources amplifie considérablement le risque vers un isolement , particulièrement chez les aînés venant de groupes sociaux défavorisés et chez ceux souffrant d’incapacité ou de handicap, sans  soutien elles se sentent inutiles et seules.

Certaines personnes vieillissantes voient leur vulnérabilité encore accrue du fait de leur manque de culture, ou encore de leur origine. En effet la pauvreté a aussi un lien avec la faiblesse du niveau d’instruction et les déficiences d’habiletés qui sont elles-mêmes des entraves à la socialisation. Ayant vécu dans des conditions défavorables, n’ayant pas eu la chance de s’instruire et d’acquérir des capacités propres à leur donner confiance, ces personnes-là sont particulièrement vulnérables.

 

La personne pauvre vieillissante est marquée par deux facteurs qui semblent déterminants : l’avancé en âge et les difficultés économiques. La pauvreté n’arrange rien, au contraire, elle tend à aggraver l’isolement. Pour les plus démunis, les activités qui pourraient rompre la solitude sont généralement trop onéreuses et cela entraîne une aggravation des conditions de vie : négligence au niveau de l’hygiène corporelle, au niveau de l’hygiène environnementale, et encore au niveau de l’alimentation, des soins…

Avec l’âge, les contacts sociaux diminuent ! les rangs s’éclaircissent, les familles se dispersent, les décès se multiplient, les amis bien souvent s’éloignent, ou disparaissent, les collègues de travail ou d’activités se font plus rares, les voisins changent, les uns partent les autres arrivent, et les commerçants de proximité laissent la place aux grandes ou moyennes surfaces… Les ruptures familiales et les difficultés de santé créent les conditions d’une solitude de laquelle les personnes ont du mal à sortir.

La personne « vieillissante et pauvre » semble vivre dans la non-représentation sociale. Elle habite un espace absent (et elle le sait), hors de toute figuration sociale. Malgré les différences des situations de pauvreté, c’est peut-être dans cette défiguration que réside le point commun à ceux qui sont sans ressources, aux fragiles,  aux pauvres au sens large. Une des expressions de la défiguration du pauvre est son absence et sa dénégation, son exclusion.

 

La pauvreté matérielle traverse le vieillissement comme le vieillissement atteint les personnes en pauvreté.. Etre exclus des modes de vie habituels du fait de l’âge contribue à creuser l’isolement. Les difficultés de ressources ne vont pas forcément permettre à la personne âgée de trouver l’ « aide » auquel  elle aurait droit, faute de savoir les conditions et surtout, par honte de montrer qu’elle n’a pas suffisamment pour vivre.

 

Il faut aussi ajouter un phénomène qui n’est pas récent mais qui est dénoncé parfois : celui de la maltraitance[1] financière. La personne vieillissante a peu et parfois très peu pour vivre… mais les proches (famille, amis…) font pression et la sollicitent pour qu’elle aide financièrement un fils, une fille, une belle-fille…et la personne âgée n’osant refuser s’exécute et s’enfonce dans une paupérisation plus importante encore.

 

Ces problèmes contribuent à un « retrait » social, creusent les distances aussi bien avec l’entourage familial qu’avec les voisins et les relations de proximité. La difficulté de se déplacer, de prendre par exemple les moyens de locomotion (le bus, le train…) vont faire que la personne va renoncer à une consultation médicale par exemple, ou à un suivi. Devoir demander souvent de l’aide à ses proches, ou bien à des amis, des voisins, si la famille est absente ou défaillante, est une démarche qui est, pour la personne âgée fragilisée et appauvrie, une humiliation. Elle conduit souvent à une impossibilité d’avouer, de montrer ses difficultés. Le handicap, la dépendance vont faire que la personne va se « murer » chez elle.

 

La pauvreté en ressources accentue les problèmes de santé des personnes âgées. Elle est même l’un des principaux facteurs de mauvaise santé chez les aînés, en particulier chez ceux et celles qui n’ont connu dans leur vie que de bas revenus, des emplois sporadiques ou du chômage. On retrouve, par exemple,   chez ces personnes un risque élevé de malnutrition et de déshydratation, parce qu’elles n’ont pas les moyens ni parfois la volonté pour acheter la nourriture nécessaire.

 Il est prouvé, qu’un employé de maison ou un ouvrier vieillissent plus vite qu’un cadre supérieur[2] : à 35 ans, il reste au second en moyenne dix ans de plus à vivre, un ouvrier non qualifié au chômage par exemple accuse un  vieillissement prématuré par rapport à ceux qui disposent de meilleurs revenus.. Les écarts de mortalité en fonction des milieux sociaux sont plus marqués chez les hommes que chez les femmes et ont tendance à s’accentuer au fil du temps.

L’exemple de Mme L est éclairant : pendant quarante ans, elle a eu pour tâche le nettoyage de bureaux dans une grande entreprise d’automobile. Elle a exécuté les mêmes gestes, en fonction d’un programme et d’un planning prédéfinis et immuables. Aucune autonomie, aucun pouvoir décisionnel. Au moment de parvenir à la retraite elle dispose de faibles revenus et d’un état de santé préoccupant. La conjonction pour elle, d’un travail d’exécution répétitif et monotone et d’un bas niveau d’instruction ainsi que de revenus faibles,  conduit à une retraite que l’on peut qualifier de mort sociale. Ainsi les personnes les plus fragiles des groupes socio économiques les plus bas meurent avant d’être vieux.

 

Les types d’aide apportées aux personnes âgées peuvent accentuer leur « isolement » surtout  si l’aide n’est qu’une aide « technique » et non une aide « à la personne ».

L’aide professionnelle, devrait répondre aux besoins de la personne ou de son environnement. Mais la difficulté qui se fait jour est liée aux conditions dans lesquelles cette aide est apportée, qui font que paradoxalement, cette assistance, loin de solutionner les problèmes d’isolement des aînés, les amplifie parfois. Et cela va entraîner, une dévalorisation de soi : « qu’est-ce que je suis devenue pour en arriver là ! »

 

Ce sont les dangers d’une assistance inappropriée dans son existence ou dans sa forme.. Je n’ai parlé ici que de la situation des personnes âgées pauvres restant à domicile. On pourrait poursuivre cette analyse en examinant la situation des personnes placées en institution … Et bien des points soulevés précédemment seraient tout aussi pertinents dans le contexte de l’accueil en institution d’hébergement.

 

Pour répondre véritablement aux besoins des personnes âgées, et particulièrement à ceux des personnes en situation de pauvreté, il faut savoir tenir compte de ces facteurs de vulnérabilité.

 

En effet, ce qui caractérise les vieilles personnes, et surtout le regard de la société sur elles, c’est l’accumulation des pertes qui peuvent parfois les fragiliser : le passage à la retraite, le changement de revenus, le départ des enfants, les modifications biologiques et physiques, la mort du conjoint ou des proches, le relogement et l’entrée éventuelle en établissement….

Pour les familles à faible revenu, la prise en charge d’aînés représente un fardeau supplémentaire. Les inégalités sociales se répercutent sur la qualité des soins dispensés. Ainsi les handicaps sociaux, tels la pauvreté et l’analphabétisme des proches, les rendent moins aptes à procurer des soins adéquats aux aînés. Nous retrouvons de plus en plus de personnes, descendantes directes de personnes âgées pauvres et fragilisées, être elles-mêmes dépendantes, victimes de maladies , d’alcoolisme...

 

C’est ainsi que la personne qui voudra aider, que ce soit à domicile ou en institution, et qu’elle soit professionnelle ou qu’il s’agisse d’un proche, a besoin d’être capable de se situer en tant que « personne »  et de trouver les moyens pour que la relation vécue soit source de bien-être pour l’une comme  pour l’autre. C’est la personne âgée qui reste « première » dans l’acte d’aide.

 

Devant cette situation et les besoins des personnes pauvres vieillissantes il est important d’aider et favoriser les associations qui sur le terrain sont capables de rejoindre ces personnes isolées. Le tissus associatif, en mobilisant les personnes bénévoles ou professionnelles, peut répondre en partie aux besoins des personnes vieillissantes avec souplesse et surtout en adéquation avec les réseaux locaux.

 

Le soutien à domicile est aussi une urgence. Le manque de moyens financiers, la honte, la difficulté de faire les démarches administratives, le manque de relais au niveau local pour permettre à la personne âgée de faire les demandes nécessaires, tout cela fait que ce « soutien » à domicile reste fragile et inaccessible pour certaines personnes. Mais dans la majorité des cas, le manque de formation de ces « aidants » qu’ils soient professionnels ou de proximité, est un vrai problème.

 

J’ai mesuré l’importance de cette formation pendant les 4 ans, où j’ai formé  300 personnes (hommes et femmes) dans une association de réinsertion, pour aller travailler auprès des personnes âgées à domicile. J’ai insisté dans cette formation sur trois axes qui me semblent essentiels :  formation à la relation avec la personne vieillissante menacée par le handicap ou la maladie, et enfermée dans la solitude…  formation à un autre regard sur le vieillissement qu’une décrépitude ou une succession de pertes et de manques… formation à « l ‘humanitude[3] » c’est à dire à la prise en compte du besoin de la personne, de son désir, de son existence pour lui redonner conscience d’être une personne à part entière et l’aider à se « re »socialiser.

 

Les nombreuses associations qui œuvrent au quotidien, ont la réactivité qui manque souvent aux organismes nationaux ou gouvernementaux, il est urgent qu’elles  soient aidées socialement, financièrement pour que ce qu’elles apportent aux personnes âgées isolées, par le vieillissement leur permette de se sentir encore participantes de cette société, à part entière.

 

Les personnes âgées sont souvent dans une situation de pauvreté sociale, relationnelle et affective qui les fragilise, et c’est à ce niveau que les associations peuvent apporter une aide sur le plan du maintien du cadre de vie, mais aussi pour rompre la solitude, ou offrir une relation « humaine ». Il serait important de leur donner les moyens nécessaires pour faire de ce temps de « prendre soin » passé avec ces « hommes vieux[4] » un temps de vie, de confirmation des liens « d’humanitude », d’utilisation des capacités, d’amélioration ou de maintien de la santé : faire de ce temps, un temps de « soin relationnel ».

 

 

« Il ne suffit pas de donner les moyens matériels d’exister pour maintenir le désir de vivre[5], dit Jérôme Pélissier , écrivain » dans un article de la revue « Hommes et liberté ». Réduire un être humain à ses besoins physiologiques, dit-il , revient à le nier comme personne et comme citoyen. Si tant de vieux sont morts durant ce mois d’août 2003, c’est que beaucoup de vieux étaient et sont pour nous, socialement, culturellement et politiquement, déjà morts.

…. Dans les débats actuels, dit encore Jérôme Pélissier,  les voix les moins entendues sont celles des personnes âgées. Or si une partie d’entre elles sont physiquement fragiles et dépendantes, une majorité sont psychiquement autonomes, c'est-à-dire libres et aptes à décider elles-mêmes de leur mode de vie. L’aurions-nous oublié ?


Il faut insister, continue Jérôme Pélissier, : à cause de nous, les personnes âgées, dans leur grande majorité, souffrent de se sentir inutiles. Si nous ne leur offrons aucune possibilité d’exercer librement, comme elles le souhaitent, leurs droits sociaux, culturels et politiques, nous les condamnons au désœuvrement et à l’ennui. …Rien n’empêchera alors que les invisibles d’aujourd’hui deviennent les indésirables de demain, que l’indifférence aux hécatombes involontaires devienne un choix d’eugénisme social ».

Je veux terminer mon intervention avec ces  Souhaits pour notre société aujourd’hui pour ceux qui sont pauvres et vieillissants :

Que notre regard redécouvre en  tous ceux qui se sentent exclus par la pauvreté, le vieillissement, la maladie, le handicap  cette dignité qui est la leur !

Que chacun et chacune puisse faire les choix qui lui tiennent à cœur, avec les moyens nécessaires pour être reconnu(e)s, soigné(e)s et traité(e)s comme des personnes à part entière, et que la présence des aidants soit reconnue comme telle !

Même si parfois le fardeau de la maladie paraît lourd, que tous et toutes puissent découvrir un bonheur  dans les bons gestes de chaque instant, dans le sourire qui accueille ou la main qui se tend, dans l’entraide et le soutien !

Que nous soyons  debout, responsables, actifs pour ne pas laisser la pauvreté et le vieillissement exclure de notre société afin qu’elle demeure pour tous un lieu où nous pouvons collaborer pour que la vie soit meilleure pour tous !

JE VOUS REMERCIE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Livre collectif sous la direction d’Yves Gineste « Silence, on frappe »

[2] Jérôme Pélissier

[3] Yves Gineste et Jérôme Pélissier « L’humanitude » aux éditions Bibliophane

[4] Jérôme Pélissier dans son essai « La nuit tous les vieux sont gris » aux éditions Bibliophane

[5] Jérôme Pélissier dans un article de la revue « Hommes et Liberté »