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Texte de Jacques ELKINE (médecin généraliste) présenté sur « Gérialist » en juin 2002 |
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« Il s’agit
d’une personne de 84 ans encore valide, me dites-vous ? Bien… Nous
allons la pré-admettre en « doublonure »…Vendredi prochain, ça vous
convient ?… » La
secrétaire de l’Institution Ardennaise de Nidation-Assistance pour Personnes
âgées met fin au télé-contact. Elle pose ses lunettes photoniques et se lève
pour aller satisfaire un besoin naturel : il y en a encore ! La doublonure est une nouvelle
forme de pré-admission en Centre d’Hébergement Intermédiaire
pour Personnes Agées.
Elle consiste à mettre en place un lit additionnel dans la chambre d’un
pensionnaire déclaré médicalement en fin de vie. Un ingénieux dispositif
permet, par un simple interrupteur électrique de dédoubler instantanément le
lit médicalisé standard en deux lits à peu près équivalents. La
multiplication des lits, version moderne de celle des pains. Les CHIPA
sont la nouvelle appellation « politiquement et administrativement
correcte » pour désigner ce qu’on appelait autrefois les maisons de
retraites et autres longs séjours hospitaliers. L’expression
« hébergement intermédiaire » réactualise élégamment l’ancienne
expression de « dernière demeure », cette sublime métaphore des
cimetières qui attendent à la prochaine étape. Le séjour en
doublonure, dans un CHIPA, peut durer de quelques jours juqu’à un maximum de
vingt quatre. C’est une bonne garantie : en effet, lorsqu’une personne
est déclarée médicalement (l’adverbe a son importance) en fin de vie et
qu’elle n’est pas décédée au 23ème jour, une Commission de
Répartition et d’Organisation du Temps de Travail dans l’Etablissement statue
sur les suites à donner. Ou bien, mais c’est plutôt rare, il y a eu erreur de
diagnostic, ou bien, le délai maximum autorisé arrivant à son terme, il est
procédé à une « condensation du temps restant », procédé très
sophistiqué qui fait que la personne décède subjectivement quand elle veut,
tout en débarrassant objectivement le lit qu’elle occupait. Il s’agit d’un
compromis scientifique qu’ont fini par trouver les tenants de l’euthanasie et
les partisans de l’accompagnement actif en fin de vie. Le ministère de la vie
a trouvé la solution éthiquement incontestable et économiquement pertinente. La mise en
application d’une « condensation du temps restant » a été récusée
par les médecins et l’ensemble des soignants à qui elle a été proposée.
Finalement, ce sont les chefs cuisiniers qui ont fini par devoir accepter de
prendre à leur charge ce qu’on n’a pas tardé de qualifier de « bouillon
d’onze heures ». La doublonure permet
de résorber notablement plus de demandes de mise en CHIPA que la
traditionnelle liste régionale d’attente. Cette dernière n’est guère plus
utilisée que lorsque tous les lits en doublonure sont occupés. Pour éviter
que les établissements ne soient tentés de multiplier à l’excès les
doublonures, le prix de journée est diminué de 30% pendant toute la durée de
la procédure. Il existe par ailleurs des guichets d’inscription en doublonure
sur toutes les aires de repos des autoroutes. |
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Nous sommes au mois
de juin 2026, il règne une ambiance suffocante en Franconie : l’été s’annonce
chaud et les guichets des aires d’autoroutes sont déjà pris d’assaut. Les
CHIPA s’apprêtent à entrer dans leur phase estivale d’hyperactivité. La
secrétaire du IANAPA, qui a regagné son bureau électronique et remis ses
lunettes photoniques pendant qu’on vous expliquait tout ça, passe commande du
stock de DHCP (la dihydro-cocaïne protonisée) qui assure la réalisation de la
totalité des tâches du personnel en période estivale, sans embauche
intérimaire : une préposée aux personnes âgées (familièrement une
« PAPA ») prenant un comprimé de DHCP par semaine a un rendement
augmenté de 60%, ce qui donne même une petite marge de réserve, puisqu’on est
en moyenne à 40% d’augmentation de l’activité. Bien sûr les frais de
traitement de l’acné pustuleuse, qui survient une fois sur trois sous DHCP,
sont intégralement à la charge de l’établissement (qui peut toutefois
récupérer ces sommes auprès du ministère régional). La DHCP a été
longuement testée dans les milieux sportifs, même aux temps de la prohibition,
avant d’être autorisée dans le milieu du travail. Il ne lui reste plus qu’un
seul effet secondaire, jugé acceptable par les syndicats : l’acné
pustuleuse. Finalement, il
fait bon, à partir d’un certain âge, se retirer en CHIPA : on y a
beaucoup humanisé les conditions de vie. Ainsi, finies pour nos
vieillards les nuits blanches passées à rabibocher les lambeaux de leurs
souvenirs incertains. Le nouvel hypnotique des laboratoires Fuzitu, filiale
de Montanso, ne fait plus tomber que dans le sommeil : c’est prouvé. Pas
d’interaction avec les autres produits usuels en gériatrie, pas
d’accoutumance, pas de dépendance, pas de rémanence : le rêve,
quoi ! Enfin à ceci près que le rêve, justement, ne fait pas partie du
cycle provoqué par Tankidor (TM). Mais des études concordantes ont montré
qu’à cet âge-là, le sommeil paradoxal n’a plus grand intérêt, puisqu’on n’a
plus rien à apprendre. Une giclée de Tankidor (TM) le soir après dîner,
vaporisée par un pistolet doseur soigneusement orienté sur le conduit auditif
du patient (pénétration trans-auriculaire immédiate) et le pensionnaire entre
dans une paisible léthargie de 10 heures d’une traite ! Les équipes de
veilleuses de nuit ont ainsi un travail allégé : l’association Tankidor
(TM) gazeux et Gel-O-Frais (TM) (sorte de gel tapissant les nouvelles couches
de nuit et permettant d’émulsifier urines et matières fécales en un sirupeux
mélange sentant la fleur d’oranger)
assure une nuit sans souci, ni pour le résident, ni pour le personnel. Du même coup, il n’y
a plus besoin légalement que d’une « sur-veilleuse » pour trois
établissements : assise dans un fauteuil qui la secoue dès qu’elle
s’endort, elle surveille –comme son nom le laisse entendre- par visiophone interférentielle
les 1542 lits des trois CHIPA coopérants, affichés successivement sur un
vaste damier d’écrans tournants. Son rôle est désormais de guetter les
alarmes médiatiques disposées sur les pensionnaires par l’équipe de fin du
jour, juste après la vaporisation du gaz hypnotique. Ces alarmes informent
sur la température centrale des résidents (transmise par le gel des couches
nocturnes à un processeur situé dans la tête du lit), sur son rythme
cardiaque et la saturation de son sang capillaire en oxygène, grâce à une
pince fixée sur un orteil (on a abandonné la fixation au doigt d’une main en
raison du prurit anal, fréquent à cet âge, et qui entraînait la perte du
détecteur, quand ce n’était pas la détérioration de la couche et la souillure
de ce précieux matériel. Une diode chromatique s’allume et informe la
surveilleuse des paramètres défectueux. Il lui suffit alors de vérifier que le
dispositif n’est pas détérioré et qu’il s’agit d’une vraie alerte. Elle n’a
plus qu’à appuyer sur le contacteur médical : le centre de veille
départemental procède à la lecture du dossier électronique du patient et
prend la décision d’envoyer une infirmière ou un médecin sur les lieux. Un
autre contacteur, le cas échéant, réveille le gardien des couches, généralement
un étudiant nécessiteux, qui va remettre la couche défectueuse ou réparer le
circuit d’oxy-fréquencemètre modulaire. Les économies d’échelle sont notables
par rapport à tous les systèmes précédemment utilisés. |
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Le travail du
personnel de proximité (il n’y a plus de soignants au contact permanent des
résidents) a globalement été allégé et réduite à des gestes simples :
les variables biomédicales sont transmises par des capteurs comparables à
ceux utilisés la nuit, aux quels s’ajoutent des détecteurs de déshydratation,
des enregistreurs de toux, des couches réactives aux infections urinaires,
etc. Ces dernières prennent des couleurs chatoyantes en fonction du germe
décelé et de différents autres paramètres, réalisant un véritable
kaléidoscope qui n’est pas sans apporter une note esthétique au travail
monotone des soins d’hygiène. La toilette des
résidents a été largement simplifiée, tout en optimisant radicalement son
rendement : le matin, un aide (il n’y a plus de soignant rappelons-le)
enlève la couche parfumée à la fleur d’oranger, il en vérifie la couleur et
la jette dans le vidoir pneumatique approprié (« couche normale »
ou « couche suspecte d’infection », où elle subira les analyses
adéquates). Il n’a plus qu’à « déborder » (c’est le contraire de
l’action de border) le drap-housse en fibres auto-nettoyantes et
imperméables. L’élasticité de ce drap est telle qu’elle permet d’envelopper
la totalité du corps du résident, dont seule la tête dépasse hors du sac
hermétique ainsi constitué. Deux tuyaux de caoutchouc sont alors introduits
par le décolleté à franges : l’un apportant l’eau tiède savonneuse puis
l’eau de rinçage, et l’autre aspirant l’eau usée (aussitôt recyclée, écologie
oblige). Un ingénieux dispositif, placé en embout du tuyau d’arrivée d’eau
imprime à ce dernier un rapide mouvement circulaire permettant un effet
automatique de brossage de la majeure partie du corps. On compte qu’au bout
de trois lavages, il n’y a moins qu’une chance sur 100 000 pour qu’un
centimètre carré de peau ait été négligée. Le seul inconvénient
de ce système concerne le lavage des résidents de sexe masculin, mais ils
constituent une minorité à ces âges. En effet, aucune parade n’a été trouvée
à ce jour pour empêcher le dispositif d’arrivée d’eau de s’enrouler autour du
sexe du résident, provoquant (rarement, il est vrai) une strangulation
pénienne voire exceptionnellement un arrachement. En attendant une
amélioration du dispositif, l’aide préposé aux soins d’hygiène des messieurs
doit prendre la précaution de plaquer tant bien que ml les génitoires du
résident sur son abdomen grâce à un string jetable. Les oublis ne sont pas
trop fréquents. Ce dispositif est, vous l’avez deviné, dérivé du génial principe mis
au point par un certain Yves Gineste –cité dans les manuels d’histoire-
abâtardit par l’ajout des principes en usage dans le lavage automatique des
automobiles. On voit là la scandaleuse dérive que subissent les inventions
utiles lorsque la pression du rendement devient le seul critère… |
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Introduisons-nous
discrètement dans une chambre : la préposée aux soins d’hygiène a fini
une toilette, la dernière phase consiste en un séchage du corps à l’air chaud
propulsé par le tuyau ayant servi l’instant d’avant à acheminer l’eau. Les
serviettes éponges sont depuis longtemps dépassées. La préposée a passé la
lingette lavande et désinfectante sur le noble visage de l’ancêtre. Une giclée de
shampoing sec administrée adroitement sur sa blanche chevelure au moyen d’un
pistolet ad hoc, suivie de l’aspiration des résidus par le même appareil qui
cumule les deux fonctions, et la pensionnaire se retrouve toute proprette,
parfumée à la lavande (la fleur d’oranger est réservée à la nuit) et sommes
toutes presque peignée. Elle aura perdu chaque jours quelques petites
dizaines de cheveux de plus, aspirés avant même d’avoir eu le temps de se
détacher naturellement du pauvre cuir chevelu. Mais c’est une question tranchée :
pas un cheveux ne doit traîner dans les lits après la toilette. La durée du soin
d’hygiène a pu ainsi être réduite à 2 mn et 20 secondes par personne, ce qui
permet un gain considérable en termes de rendement. Pendant toute la durée
des opérations, la préposée n’a pas arrêté de parler à la pensionnaire :
c’est une règle impérative. Elle doit absolument parler, ne fût-ce que pour
couvrir le bruit du dispositif lavant qui reste encore un peu trop bruyant
malgré tous les efforts des ingénieurs. Les cris de certains pensionnaires
doivent aussi, autant que possible être couverts par les paroles de la
préposée. Le sujet de conversation est totalement libre, mais elle reste
obligatoire, même si le sujet du soin est totalement sourd : les
visiteurs ne sont pas sensés le savoir ! Dans le chambre où
nous nous sommes immiscés, la préposée aux soins d’hygiène continue son
monologue. A l’entendre plus distinctement, on finit par comprendre qu’elle
énumère soigneusement les courses qu’elle a projeté de faire au cybermarché,
en quittant son travail. Son interlocutrice, manifestement s’en fout. Une
sonnette électronique retenti : les cinq premières notes de l’hymne à la
joie. Elle émane de son minuscule superviseur intégral, qu’elle arbore, à la
manière des antiques « pins », au revers de sa blouse. La préposées
s’interrompt aussitôt : son temps relationnel individuel est terminé.
Elle peut passer à la résidente suivante. |
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Il y a parfois des
exceptions : tenez, cette préposée-là, dans la chambre voisine, c’est
Violeta, une marginale. Elle se débrouille toujours pour faire différemment
des autres ! Par exemple, elle a trouvé le moyen de parler
intelligiblement à ses clients : elle pince légèrement à travers le drap
le tuyau d’arrivée d’eau. Ca fouette beaucoup moins la peau des vieillards et
ça réduit le bruit. Pendant ce temps, tout en leur parlant de tout et y
compris d’eux-mêmes, elle les masse de l’autre main. Ils ont l’air bien plus
détendus, ses protégés. Ils luis répondent même en souriant, souvent. Même
les sourds semblent la comprendre… Violeta est mal vue parce qu’elle a
souvent du retard. Son superviseur intégral retentit : cette fois, ce
sont les cinq premières notes de la Habanera… Elle a dépassé tout son crédit
de temps relationnel du mois. Eloignons-nous.
Tout ça devient trop insupportable ! comment a-t-on pu en arriver
là ? La pénurie de personnel, l’augmentation des demandes d’hébergement
(baby boom et explosion de la famille nucléaire disent les sociologues),
l’étiolement des retraites par répartition aussi… Bref, tout a concouru à ce
que la retraite prenne enfin son sens littéral : être retraité c’est à
présent être recyclé(« re-traité ») dans un système économique où
l’improductif doit produire tout de même, ne fut-ce que du « produit
dérivé ». Une économie mondialisée, où l’on ne sait plus fonctionner que
par fabrication d’hyper profits à partir d’une fragmentation et d’une
industrialisation des tâches et par concentration des pôles de décision… Où
l’on fait du « comme si », de l’ersatz, de la façade, propre,
exactement « comme vous la vouliez », mais c’est toujours une coque
vide d’où toute Humanitude a été expurgée. N’empêche qu’en
2027, dans un camp retranché des bords de Loire, une bande d’irréductibles
continue de braver l’impérialisme international et à s’occuper des anciens en
s’intéressant à leur personne avant tout…. Quelques îlots rebelles parsèment
le territoire mondial espérant contre toute évidence que le balancier de
l’histoire revienne un jour dans un secteur plus supportable….mais rien n’est
gagné… Nous ne nous
réveillerons pas, hagards, en sueurs, effarés par ce cauchemar : il
suffit peut-être de ne pas s’endormir, dès maintenant.
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