
(Extrait de l’article écrit pour la revue « NON
VIOLENCE ACTUALITE » Centre de ressources sur la gestion non-violente des
conflits.
de
mars-avril 2004. Ce numéro 273 avait pour titre : « MALTRAITANCE Au
cœur de la violence extrême »)
Parler de maltraitance faite aux personnes âgées et
de sa prévention, demande en un premier temps de situer le lieu depuis lequel
je parle.
Je suis formatrice et j’ai
assuré la formation d’ « AUXILIAIRES DE GERIATRIE » :
hommes et femmes qui souhaitent travailler auprès de personnes âgées et qui ont
conscience de la nécessité d’une formation que ce soit à domicile ou en
institution.
Ceci m’amène à préciser que ceux
dont nous parlons en majorité quand nous abordons le problème de la
maltraitance faite aux personnes âgées, ce sont de nos Aînés en situation
fragilisée par la maladie, le handicap ou tout autre difficulté qui vient
rendre difficile la vie quotidienne et même le fait de continuer de vivre chez
soi.
Nous entendons tous parler
aujourd’hui, de maltraitance, c’est un fait qui est à la mode. La sonnette
d’alarme est tirée depuis quelques années, et les médias se relaient pour
parler de cas dans telle ou telle maison de retraite, dans tel quartier ou
immeuble, ou encore dans une famille…etc…
Cette maltraitance est réelle et
bien concrète mais demande beaucoup de nuances lorsque nous en parlons. Elle a,
pour beaucoup d’entre nous, le visage des clichés que la société
véhicule : la mamy que l’on bouscule, le Grand-père que l’on place en
maison de retraite, les parents que l’on oublie pendant les vacances,….. Très
peu d’éléments permettent de se faire une idée précise de l’ampleur du
phénomène. Pourtant, une chose est certaine, ce sont les personnes les plus
âgées, « les très vieux » qui sont touchés. Les cas de maltraitances
signalés ou découverts sont plus nombreux à domicile où vivent un plus grand
nombre de personnes âgées.
C’est vrai que cette maltraitance
prend de nombreuses formes. Je ne veux pas les détailler, mais au moins les
nommer pour que ce dont nous parlons soit clair. Ces formes sont multiples, à
domicile ou en institution, mais aussi bien classiques :
èLa
maltraitance physique c’est que l’on imagine en premier : coups blessures,
bousculades…elle représente environ 15% de l’ensemble des maltraitances.
èLa
maltraitance psychologique, environ 35%, se situe au niveau du chantage,
infantilisation, insultes, tutoiement, pression morale, humiliation, isolement,
menaces…
èLa
maltraitance financière se manifeste par détournement de la pension, des biens,
captation d’un héritage, signatures forcées, menaces pour soutirer de l’argent…
cela représente aussi environ 35%
èLa
maltraitance au niveau des droits de la personne, concerne aussi bon nombre de
personnes âgées mais pas seulement en institution, le domicile aussi est marqué
par cette dérive.
Mais si nous voulons regarder de
plus près, il y a des maltraitances plus subtiles qui sont pernicieuses parce
que non visibles, non repérables selon les critères courants. C’est celle
exercée par des aidants familiaux
(conjoints, enfants, proches, …) par les professionnels (médecins, agents de service hospitaliers, aides
soignants, infirmiers, kiné….) par manque de réflexion au niveau de leurs
pratiques, et dans le fonctionnement de leur équipe, faute d’avoir les moyens
de remettre en cause ou de s’apercevoir de l’aspect violent de leur attitude.
Ce sera par exemple celle du
personnel de la maison de retraite, qui ne pense pas que la grand-mère de la
chambre 4, a qui l’on a fait une queue de cheval au moment de la toilette, ne
pourra pas dormir à cause de la barrette qui lui taille le crâne.
C’est aussi la nouvelle « aide
à domicile » qui découvre que sa collègue, pressée par le temps, installe
la personne âgée pour son repas, devant sa table, en la laissant sur la
chaise-pot pour aller plus vite et…..C’est l’infirmière, qui a l’habitude
d’ajouter dans les bols du déjeuner quelques gouttes de calmant, parce qu’
« un vieux » calmé par des médicaments est moins pénible à garder.
Et puis, dans la maison de retraite
voisine, l’auxiliaire de gériatrie qui travaille de 7H à 8H30 avant de se
présenter au cours, arrive ce matin, les larmes aux yeux, parce que deux
aides-soignantes, excédées par les pleurs d’une grand-mère qui est arrivée deux
jours plutôt, arrivent avec un rouleau de sparadrap et scotchent la bouche de
la grand-mère pour ne plus l’entendre pleurer….
Nous voyons aussi cette
maltraitance que l’on pourrait appeler « structurelle » imposée et
provoquée, par la responsable de service qui dit à son équipe « vous avez 6 minutes par personnes,
aujourd’hui pour faire la toilette ». Elle se déploie aussi dans cette
équipe d’aides soignantes dont les tournées, telles qu’elles sont organisées,
les font arriver chez les personnes à domicile au moment des repas pour faire
la toilette. Et tant d’autres exemples que je pourrai donner !
D’autres aspects de la maltraitance
sont ceux qui sont vécus par exemple, dans la famille qui a proposé ce matin, à
la maman âgée, d’aller passer les 15 jours, pendant lesquels ils seront en
vacances, à la « maison de retraite voisine », mais sachant bien que
tout est fait pour que la maman reste à la maison de retraite et cela non
seulement sans son consentement, mais en plus sans être avertie. Il arrive aussi
que la grand-mère chez qui va l’aide ménagère, soit menacée de ne plus voir ses
petits enfants parce qu’elle ne veut pas aider financièrement son fils qui a
besoin d’argent.
Mais alors qui est
maltraitant ? où est la source de cette maltraitance ?. Que
faisons-nous pour que ces soignants, ces aidants familiaux, ces professionnels,
aient les moyens de bien-traiter ? que faisons-nous pour que des lieux de
parole, de réflexion, de collaboration existent dans les milieux professionnels
pour leur permettre d’œuvrer au mieux de leurs capacités et de leur conscience
professionnelle ? Elle est là la prévention !
Il semble acquis pourtant dans
notre société française, l’un des 7 pays les plus riches du monde que la
personne âgée n’est dirigée et hébergée en maison de retraite qu’avec son
consentement ? Alors où est la démarche qui permet à la personne
vieillissante de dire ses souhaits, ses désirs ? N’est-ce pas notre
société qui dans son fonctionnement nie les droits et la dignité de certains de
nos aînés ? Quelle direction d’établissement va réagir suffisamment devant
la famille qui accompagne le nouveau résident et insiste visiblement, imposant
sa décision ?
Le manque de moyens, dans les
maisons d’hébergement de personnes âgées, en temps, en matériel, et
finances, est réel, mais il ne doit pas cacher la réalité :
« je » suis, moi aussi, maltraitant. Nous sommes tous des
maltraitants en puissance et souvent en acte.
Ce que je vais lire comme une
maltraitance chez l’autre, parce que c’est facile de prendre du recul et de se
dire ce n’est pas comme cela qu’il faut faire, je ne saurai pas le voir dans
mes gestes, mes réactions, mes agacements, mes fuites, mes agressions, qui sont
autant de maltraitances que je n’appelle pas ainsi et qui pour moi sont
justifiées par le « bien à faire » pour la personne, par le fait que
je veux la protéger, je veux son bien (est-il celui qu’elle souhaite ?)
Soyons conscients que, sans une
réflexion, sans une formation, sans une collaboration des acteurs autour de la
personne âgée nous ne pourrons pas arrêter la maltraitance.
Comment ? : en sensibilisant
sans cesse les professionnels, et les aidants de proximité (familles,
proches….) toutes fonctions confondues (soignants, administratifs, directions,
corps médical…) au fait que, dans une équipe (en institution ou à domicile), il
soit possible de relire, de parler des situations difficiles, susceptibles de
générer des réactions de maltraitance par épuisement. Il est aussi important de
donner à ces équipes, ces personnes, les moyens d’une analyse collective des
actes de soins qui peuvent être porteurs de violence ; multiplier pour ce
personnel y compris pour les familles et les proches les possibilités de
formations multiples sur le thème de la maltraitance…
Maintenant parlons donc de prévention !
Il me semble qu’elle commence loin
de ces situations immédiates de maltraitance qui appellent une prise de
position. Je pense que la prévention est déjà dans le regard que porte notre
société aujourd’hui sur le « vieillissement » sur « les
personnes âgées » sur « nos aînés » sur « ces vieux »
qui à tour de rôle sont une mine de profit (jeunes seniors en voyage, assurance
pour obsèques, etc…), une mine de ressources pour la société, parce que les
mains et les bras actifs du bénévolat…..mais, dès qu’ils ont besoins de soins,
d’accompagnement, de prise en charge, alors ils deviennent ceux
« pèsent » sur la société, ils sont « une charge », ils
« coûtent cher » !!!
Alors, moi qui vais soigner, aider,
accompagner, comment je « regarde », comment je « vois » ce
vieillissement, ce corps qui vieillit ? et alors, comment
j’appréhende mon propre vieillissement
? Vieillir, devenir dépendant, perdre peu à peu son autonomie, pour moi c’est quoi ? je ne peux
regarder en vérité le vieillissement de la personne âgée dont je dois
m’occuper, si je ne suis pas au clair
moi-même avec cette possible étape de ma vie. ?
Le travail du personnel (infirmier,
agent de service, auxiliaire de vie….) est lié à la fois, par la compétence et
le contrat de travail que lui confie l’établissement (pour le domicile ce peut
être une association ou la personne âgée elle-même), mais aussi aux demandes,
aux besoins, aux souhaits des personnes âgées. L’acte du « prendre
soin » sera la jonction de ces deux exigences. La prévention de la
maltraitance sera donc de permettre à ces professionnels à travers
l’organisation et la qualité technique
de leur travail, « d’être en relation » avec la personne âgée et ceux
et celles avec qui ils collaborent. Il est donc essentiel que leur formation
les aide à « ajuster leur savoir-faire » et les consignes de soins ou
d’accompagnement, aux souhaits et désirs de la personne âgée qui reste
« première concernée » dans le temps d’activité professionnelle.
La prévention ce sera aussi donner
au personnel la possibilité d’exprimer ce qu’il vit pour éviter de s’enfermer
dans une relation difficile conflictuelle ou violente. Son rôle d’écoute, de
proximité, d’attention est l’attitude qui soutient tout son travail. Savez
vous, qu’il est prouvé que l’on adresse la parole à une personne grabataire,
moins de 2 minutes par 24 heures ![1]
Finalement la prévention n’est-ce
pas le refus de s’attribuer un pouvoir sur la personne âgée que l’on accompagne
ou soigne, en croyant avoir « la vérité » sur la situation. Parce que
justement la maltraitance « est », dans tous mes gestes s’ils ne sont
pas orientés pour le bien de la personne, avec son assentiment ou sa
collaboration, dans un mouvement qui me permet d’être moi aussi en accord avec
« mon bien-être »..
Une auxiliaire de vie en Maison de retraite, ne pouvant faire la
toilette d’une personne âgée sans que celle-ci soit agressive, fait le choix
d’aller trouver ses collègues, et de passer la main à l’un ou l’autre,
échangeant la prise en charge d’une chambre. Il arrive que le « courant »
ne passe pas avec tel ou tel. C’est ainsi que nous voyons qu’il n’y a pas
besoin, de temps supplémentaires, de crédits additifs ou de décisions
administratives, pour que des personnes soignantes, ayant le sens de la
personne, soient capables de trouver des solutions humaines et vraies.
Les
personnes âgées, en institution ou à domicile, ont besoin d’hommes et de
femmes, compétents, respectueux, qui les considèrent jusqu’au bout comme des
personnes riches d’expériences, habitées par tout un vécu, et soient auprès
d’eux des « passeurs », dans le sens d’une présence d’accompagnement
qui respecte leur dignité.
Pour résumer, rappelons que nous
voyons l’émergence d’une prise de conscience de l’existence de cette
maltraitance, elle est sensible :
-
par la sensibilité
croissante d’une partie des professionnels toutes fonctions confondues à ce
type de violence
-
par une prise en
charge préventive au sein des équipes soignantes des situations difficiles
susceptibles de générer des réactions de maltraitance par épuisement des
professionnels
-
par l’analyse
collective des actes de soins porteurs de violence
-
par la mise en
place de commission « violence » ou « maltraitance » dans
les établissements
-
par la
multiplication des formations sur ce thème
-
par la création et
la diffusions de supports de sensibilisation et de formation de qualité
-
par la création de
lieux d’accueil et d’écoute
-
par la volonté au
niveau de l’État d’une réflexion organisée et rigoureuse pour définir des plans
d’actions contre la maltraitance des personnes âgées
-
par l’aide et le
suivi des familles affrontées à la présence d’une personne âgée à domicile
-
avec le recueil de
la parole des personnes âgées susceptibles de subir des violences, et de la
parole de ceux et celles qui tentent de signaler.
-
en évitant que
soient étouffés, dans les établissements, les cas de maltraitances
-
et que ne soient
pas sanctionnés ceux qui soulèvent le problème d’une maltraitance.
Je veux emprunter à Jérôme
PELISSIER l’auteur de l’essai « LA NUIT TOUS LES VIEUX SONT GRIS » la
conclusion de cette présentation :
« Familles et soignants se
confrontent régulièrement, toujours au nom du bien-être du vieux. Sa
souffrance, contrairement à la douleur, échappe fréquemment aux traitements
médicamenteux. Faut-il continuer à se battre pour désigner un
responsable ? Sa souffrance provient la plupart du temps de n’être pas
entendu, de rester seul dans l’expérience de la vieillesse et dans l’angoisse
de la mort ; Nous l’avons dit : on ne meurt pas d’être auprès d’un mourant,
on ne vieillit pas prématurément d’être auprès d’un vieux. Faut-il continuer à
se battre pour désigner un responsable ? Ou faut-il, tous, nous interroger
sur cet apparent non-sens de la souffrance et de la mort qui s’atténue
lorsqu’il est reconnu et partagé comme condition commune ? »[2]
Sites web où trouver de la documentation au niveau
de la réflexion et de la prévention de la maltraitance faite aux personnes âgée :
Gériatrie, gérontologie et liste de discussion
francophone de gérontologie.
CEC (Communication et études corporelles),
gérontologie et soins infirmiers
http://membres.lycos.fr/papidoc/
gérontologie en institution
http://www.mediom.com/~merette/
prendre soin dans un centre de soins de longue durée
LIVRES :
PELISSIER Jérôme « la nuit tous les vieux sont
gris » La société contre la vieillesse » aux éditions Bibliophane.
Paris 2003
HUGONOT Robert : La vieillesse maltraitée.
Paris : Dunod 1998
LEPINE Nicolas : Abord psychologique de la
rétropulsion à début brutal chez les personnes âgées. Thèse de doctorat,
Université Lumière – Lyon II, 2002
MAISONDIEU Jean :
Le crépuscule de la
raison. Paris : Centurion 1989 (4ème édition Bayard 2001) de
psycho-gérontologie, Université de Limoges. 1998
MERETTE Marguerite : « La fabrique
des grabataires » Bien-traitance et maltraitance des personnes âgées. 2003
REVUE :
NON-VIOLENCE
Actualité BP 241, 45202 MONTARGIS Cedex
Tel : 02 38 93 67 22 Courriel : nonviolence.actualite@wanadoo.fr
Internet : www.nonviolence-actualite.org


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gris, logo crée par Jean Pierre Martin, médecin gériatre.