Mes
sources, mes maîtres :
Ce que j’ai vécu, les rencontres que j’ai faites, les
personnes avec qui j’ai travaillé, mon éducation, mes engagements au niveau
social, religieux, technique etc… tout cela a fait que aujourd’hui, je ne
peux, me résoudre à fermer notre monde
sur lui-même, alors que d’autres, au même moment vivent des expériences qui les
détruisent petit à petit dans leur être d’hommes et de femmes.
Mes maîtres ont
été tous ces jeunes en difficulté que j’ai rencontrés durant 31 années
d’enseignement dans un lycée agricole de Saône et Loire. Leurs questions, leurs
révoltes, leur hargne, leur désespérance m’ont interrogée, mais leur désir de
vivre caché derrière un mal-vivre, leur désir d’Etre, caché derrière un
vouloir-mourir.. c’est eux qui sont mes maîtres et je les en remercie. Ils
m’ont appris à voir la personne derrière la carte d’identité, le bulletin
scolaire, ou l’attestation de stage…à être tolérante et ne pas enfermer le jeune dans l’étiquette
que notre fonctionnement scolaire a bien voulu lui mettre..
Mes autres maîtres ont été leurs
parents, désorientés, paniqués, ne comprenant plus rien….mais voulant
accompagner ces enfants dans un monde qui leur échappe. Des parents qui se
sentent poussés à accepter la « naissance » de leur enfant dans un
monde qu’ils ne rejoignent plus à travers leurs difficultés financières,
morales, physiques, matérielles etc.… Avancer avec eux vers une redécouverte de
leur « compagnonnage de vie » auprès de leur jeune a été pour moi une
véritable « école » d’humilité et de vérité.
Je veux vous faire partager une
expérience que j’ai eu avec ces jeunes de 4ème techno, rejetés des
écoles précédentes et qui étaient dans ma classe comme pour une dernière
chance….Et prof de maths il me fallait les agresser avec les nombres relatifs
(entre autre). Que de murs, que de barrières… ! Ils étaient « stoppés » devant la notion mathématique,
impossible de les faire avancer. Il me fallait un mois, parfois deux pour
arriver à leur faire comprendre quelques petites choses dans ce domaine.
Et un soir je les ai vu jouer, à la
veillée, dans des parties de cartes interminables avec un entrain fabuleux et
une aisance qu’ils étaient loin d’avoir à mon cours. J’ai passé une partie de
ma nuit à chercher comment les rejoindre ainsi pour les maths ?? Ils
avaient une habileté réelle pour compter leurs points, pour changer de
stratégie pendant la partie……. Je suis arrivée en cours le lendemain, sans
classeur, avec deux jeux de cartes (belote) pour tout bagage. La surprise a été
totale… et leur joie délirante, se disant qu’ils n’allaient pas faire de maths
mais jouer. Et ….nous avons joué ! un jeu dont j’avais inventé les
règles….et au bout de deux heures, la majorité de la classe était capable
d’utiliser les nombres relatifs sans difficulté. Je crois que ma récompense a
été la joie dans leurs yeux et aussi l’énergie pour avancer qu’ils ont puisée
dans cet événement qui leur a permis de se découvrir « capables » et
« vivants » !! Oui, eux aussi, ont parcouru l’espace qui les
séparait de l’apprentissage, en retrouvant des repères concrets et
correspondant à une expérience valorisante.
Voilà, cette expérience « fondatrice
et décisive pour ma manière d’enseigner » de jeune prof, m’a permis, dans les
nombreuses années qui ont suivi, de m’interroger chaque fois « qu’est-ce
que je rejoins, dans l’expérience de ces jeunes, en leur offrant des notions nouvelles de mathématiques ? Dans
quelle expérience de leur vécu elles peuvent prendre racine et prendre
sens ? » C’est cela qui m’a passionné et qui me passionne encore.
Et puis, l’un de
mes maîtres est le professeur FEWEURSTEIN qui a mis au point la méthode du PEI
(Programme d’Enrichissement Instrumental) pour aider les jeunes à découvrir
leurs capacités cognitives, étant bien entendu, que tous sont capables, et tous
ont besoin de découvrir leur manière de fonctionner, et d’apprendre, et en même
temps, à s’adapter. Cette méthode est pour moi un trésor.
Et puis tout au fond de moi, il y a l’intuition de
Gandhi et la non-violence, c’est pour moi une façon de vivre qui m’interroge et
me remet en question. Et puis encore plus profond, plus à la source, il y a
François d’Assise et sa recherche de la non-possession, de la dés-appropriation
comme support à la fraternité. Le respect de l’autre, l’accueil gratuit de
l’autre, le regard vrai sur l’autre, pour le faire exister et me rendre
« frère » de l’autre. Et encore plus profond, ce sur quoi se fonde
tout cela, c’est ma foi en un Dieu qui croit en l’Homme, et qui fait de l’Homme
(la personne) un être en relation, un vivant…
Si je peux, là où je suis,
faire que le temps ne passe pas sans rien voir ni entendre..….que la terre ne
tourne pas sans que j’écoute le cri de ceux qui appellent, tout près de
moi……que la goutte d’eau de ma lutte pour la paix, se joigne au bruit de autres
gouttes de tous ceux qui luttent pour que l’autre nom de la PAIX soit la
DIGNITE DE l’ETRE HUMAIN !

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Le ruban gris, logo crée par Jean Pierre Martin, médecin gériatre.