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J’ai beaucoup hésité. Je ne voulais pas vous
raconter cette histoire. C’est un trésor à moi, à moi tout seul.
Mais je crois que je dois l’offrir à toutes les
mamans. Il faut vous dire que pendant les 10 dernières années de sa vie, ma
maman à moi a été plongée dans la nuit profonde de la maladie d’Alzheimer.
Je ne connais pas de chose plus triste.
Si maman avait été « simplement » malade ou infirme, j’aurais pu
venir parler avec elle. Mais que faire quand votre maman ne sait même plus
votre nom ? Quand elle vous accueille en disant : « Bonjour,
monsieur, qui êtes-vous ? » Quand le passé n’évoque plus rien pour
elle ?…Quand elle ne se souvient ni de ses enfants, ni de son mari, ni
de sa maison, ni de sa vie …? Alors, je venais quand même, j’espérais
une lueur, je ne sais quelle résurrection impossible. Je me disais que
c’était une mauvaise passe, que forcément, avec les soins et les médicaments
nouveaux dont on faisait grand cas, la lumière reviendrait peu à peu. Mais tout au contraire, les ténèbres
s’épaississaient. A mesure que les mois, puis les années passaient, je voyais
ma chère maman s’éloigner dans les profondeurs d’une nuit irréversible. Dans
le même temps ses forces physiques s’épuisaient. Dix ans ! C’est long pour un
adieu !… Et puis c’est arrivé, à l’une de mes
dernières visites… « Bonjour,
monsieur, qui êtes-vous ? », dit maman, le regard vague et
indifférent. -
« C’est
moi, Jean… » Elle
a fermé les yeux, mais sa main sèche a serré la mienne. Avec hésitation, elle
a fini par dire : « Jean, c’est toi, mon p’tit Jean ?… » Et puis un long, long silence,
insoutenable. Je n’osais plus bouger. Du fin fond du gouffre obscur, un point
de lumière se mettait à luire. Alors, comme parlant de loin maman dit
doucement : « Tu étais tout petit… Tu étais là, dans mon ventre… Tu
bougeais… J’étais heureuse… » Et ce fut tout. Elle avait déjà replongé
dans l’opacité de sa nuit. Faut-il que ce soit une chose merveilleuse de porter un
enfant, pour que dans l’obscurité la plus profonde , ce soit la seule émotion
qui puisse resurgir des ténèbres !… (P. Jean – Dans les Annales d’Issoudun)
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